Aujourd’hui, en allant corriger le brevet des collèges, j’ai découvert que j’étais un dangereux rebelle subversif…
8h00. Réforme oblige, au lieu de me retrouver avec 40 ou 50 copies cette année, on me donne… 83 devoirs à corriger ! Avec bien sûr à chaque fois de l’histoire, de la géographie et de l’éducation civique (dura lex, sed lex…). Une enseignante, qui est en fait notre responsable, donne les recommandations de l’administration :
« - bon voilà, je n’en pense pas moins, mais je vous rapporte ce qui a été dit… On ne sanctionne pas le devoir s’il n’y a pas d’introduction ni de conclusion… Si on retrouve un mot-clef dans la copie, c’est considéré comme juste… Si l’élève écrit toutes les propositions possibles, mais qu’une d’entre elle est correct, c’est bon… (mention spéciale à notre feuille administrative avec les conseils sur la notation, sur laquelle rien de tout ça n’apparaît, tellement c’est la honte…).
- même pas en rêves ! me souffle dans l’oreille un collègue. »
Hé oui, certains profs, dont votre serviteur, sont désormais des rebelles « à l’envers » ! Alors que le Ministère (de droite, donc censé véhiculer des valeurs conservatrices liées au « travail bien fait ») nous dit en substance « soyez cools les mecs » (enfin bon, pas exactement comme ça), en profs de gauche « libertaires » nous sanctionnons l’orthographe, l’expression écrite, l’absence de plan, la cohérence… Bref, des concepts pas très Web 3.0 pour les djeun’s. Alors qu’on peut se rendre compte que décidément la sévérité est une notion somme toute relative, pour certains élèves, on est peut-être (sûrement même !) des sales cons zélés… En ce qui concerne les parents, je n’en parle même pas. Et que dire du chef d’établissement (surtout dans le privé !) qui ne veut pas faire de vagues ? Nous constituons une nouvelle race de « réacs » désespérément en quête d’autorité…
8h20 : tel un guérilleros de l’Education Nationale, je dégaine mon stylo et m’empare de mon imposante pile de copies sous le regard amusé des vétérans qui me disent que je fais fort pour ma première année de correction…
12h00. J’ai corrigé seulement 27 copies. Je me rends compte qu’il suffisait de travailler par matière plutôt qu’à la suite pour éviter de se prendre la tête avec les points… Ah ces fameux points. Comment rester impartial quand d’heures en heures on est fatigué, énervé, émerveillé (« Waow 13/20, un surdoué ! »).
Je termine finalement ma journée à 18h00, vidé, mais avec plein d’anecdotes à vous raconter… issues de mes copies.
Savez-vous comment on appelle le titulaire d’un bac ? Un analphabète (forcément…).
En Amérique du Sud on trouve la « Cordillère des Indes », aussi appelée communément « Corbillard des Andes »…
Il y a de plus en plus d’habitants dans les villes de l’hémisphère sud (Afrique, Amérique du sud) parce que les gens recherchent le soleil. D’ailleurs la richesse n’est pas la même dans le Nord que dans le Sud…
Parfois la politique envahit les copies.
« Georges Pompidou meurt soudainement en pleine présidence, et c’est quelque chose de très triste.
Mai 68 a fait évoluer les choses dans la société. »
Cette journée fut un véritable calvaire. Je crois que j’adore profondément mon métier, mais corriger est quelque chose d’absolument atroce intellectuellement parlant ! C’est même une douleur presque tangible quand on entend les collègues soupirer ou gémir…
On dirait que dans tous les métiers, il y a toujours une tâche insupportable au possible, pour moi je crois que c’est comparable à ce qu’endure un technicien en informatique qui doit démonter les vis d’un MacBook Air… Heureusement que c’est seulement une journée dans l’année !
Je ne vais pas finir sur une note pessimiste en mettant dans le même sac les élèves décérébrés, les profs défaitistes, les parents irresponsables, les chefs d’établissement effacés, l’administration incompéto-laxiste… Après tout c’est la fin de l’année. Et dans ce monde fou où plus grand chose n’a de sens, je sais que la majorité de mes élèves ont aimé cette année le cours d’histoire. Et je sais qu’on s’apprécie.
Si ça c’est pas rockn’roll…
